FLAUBERT ET LA DANSE (1) : l’Orient, Salomé

EN RELISANT le grand Flaubert dans la Pléiade, je m’aperçois avec enthousiasme que plusieurs de ses romans contiennent des descriptions très inspirées de danses, notamment celles des bals privés ou publics – L’Education sentimentale, Madame Bovary – ou orientales, Salammbô avec le python ou Salomé dans Trois Contes-Hérodias. A noter que Flaubert est le premier écrivain à avoir décrit la danse de Salomé de façon réaliste, en s’appuyant sur ses propres observations lors de ses voyages en Orient. Voici une première illustration du rapport de Flaubert à la danse.
GEROME : la Danse de l'almée 1863I – ORIENTALISME ET EXOTISME
Si, dès le début du XVIIIe siècle, l’Europe éprouve un attrait considérable pour l’Orient, notamment à travers les contes des Mille et une Nuits, ce sont principalement les campagnes napoléoniennes d’Egypte – 1798 à 1801 – qui déclenchent un véritable engouement chez certains artistes, peintres et écrivains, fascinés par cette culture supposée nouvelle. Voyageant dans le monde arabe du XIXe siècle, en Turquie, Egypte ou au Maghreb, des peintres tels Ingres, Chasseriau, Delacroix, Gérôme (ci-contre, sa Danse de l’almée, 1863) et bien d’autres, trouvent une matière puissante dans l’exotisme des harems, des palais somptueux, des danses, des fêtes et même des hammams, autant de scènes dont ils proposent une vision idéalisée. Lui aussi fasciné par l’Orient, Gustave Flaubert entreprend, avec son ami Maxime Du Camp, un grand voyage (1849-51). Passant par l’Egypte, Beyrouth, Jérusalem, Damas, l’Algérie et la Tunisie, il reçoit une véritable révélation esthétique, qui aboutira après un long travail, à son roman Salammbô. Durant tout le périple, Flaubert prend des notes qu’il consignera dans des carnets de voyage. En Egypte, il assiste à plusieurs spectacles de danses, plus ou moins clandestines, notamment celles de plusieurs almées nommées la Triestine, Riuchouk-Hânem1, Bambeh, Azizeh.

RETENONS cette note de Flaubert : « Ruchiouk-Hânem¹ et Bambeh se mettent à danser. – La danse de Ruchiouk est brutale, elle se serre la gorge dans sa veste de manière que ses deux seins découverts sont rapprochés et serrés l’un près de l’autre. Pour danser, elle met, comme ceinture pliée en cravate, un châle brun à raie d’or, avec trois glands suspendus à des rubans. Elle s’enlève tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, chose merveilleuse ; un pied restant à terre, l’autre se levant passe devant le tibia de celui-ci, le tout dans un saut léger. J’ai vu cette danse sur des vieux vases grecs. […] Nous revenons chez Ruchiouk. La chambre était illuminée par trois mèches dans des verres pleins d’huile, mis dans des girandoles de fer-blanc accrochées au mur. Les musiciens sont à leur poste. […] Ruchiouk nous danse l’abeille². […] on renvoie Fergalli et un autre matelot, jusqu’alors témoins des danses, et qui, au fond du tableau, en constituaient la partie grotesque ; on a mis sur les yeux de l’enfant un petit voile noir, et on a rabattu sur les yeux du vieux musicien un bourrelet de son turban bleu. Ruchiouk s’est déshabillée en dansant. Quand on est nu, on ne garde plus qu’un fichu avec lequel on fait mine de se cacher et on finit par jeter le fichu ; voilà en quoi consiste l’abeille. »
1 Décrite par Flaubert comme « une almée maigre et les tempes étroites, grande et splendide créature, plus blanche qu’une Arabe ».
2 La danseuse de l’abeille doit se dénuder. Ruchiouk accepte à contrecœur, à la demande insistante de ses clients.
ANICHINI Ezio Scena Illustrata Salomé copieET VOICI la danse de Salomé telle qu’on peut la lire dans Trois Contes-Hérodias : « Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d’admiration. Une jeune fille venait d’entrer. Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d’une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri. Sur le haut de l’estrade, elle retira son voile. […]. Puis elle se mit à danser. Ses pieds passaient l’un devant l’autre, au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un, qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu’un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde et semblait prête à s’envoler. Les sons funèbres de la gingras remplacèrent les crotales. L’accablement avait suivi l’espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa personne une telle langueur qu’on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. Les paupières entrecloses, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds n’arrêtaient pas […] Puis ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. Une harpe chanta ; la multitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise.
Ensuite elle tourna autour de la table d’Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières ; […] Elle se jeta sur les mains, les talons en l’air, parcourut ainsi l’estrade comme un grand scarabée ; et s’arrêta brusquement. Sa nuque et ses vertèbres faisaient un angle droit. Les fourreaux de couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l’épaule, comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure, à une coudée du sol. Ses lèvres étaient peintes, ses sourcils très noirs, ses yeux presque terribles, et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du marbre blanc. »
Ci-dessus : Ezio Anichini, Salome, in revue Scena Illustrata.
BEARDSLEY Oriental Dancer copieII – SALOMÉ DANS L’HISTOIRE. Selon l’historien juif Flavius Josèphe, Salomé, princesse juive décédée vers l’an 72, est la fille de la belle Hérodiade (ou Hérodias) et, par le remariage de celle-ci, la belle-fille d’Hérode Antipas, tétrarque de Galilée. Antipas a fait emprisonner Jean le Baptiste qui a violemment condamné son union quasi incestueuse avec Hérodias, sa propre nièce. Folle de rage, Hérodias veut voir périr le prophète, mais le tétrarque hésite à le faire exécuter car il compte de nombreux adeptes parmi le peuple. A la cour, nul ne connaît Salomé puisque Hérodias l’a fait élever loin de la cour et revenir en secret. Le jour anniversaire d’Hérode Antipas, Hérodias ivre de vengeance, pousse sa fille a exécuter devant lui une danse si fascinante et sensuelle qu’il en reste envouté et jure devant l’assemblée réunie d’accorder à la jeune fille tout ce qu’elle voudra. Alors, suivant la volonté de sa mère, Salomé demande la tête de Jean sur un plateau. Antipas, pour respecter sa parole, fait décapiter le prophète. La scène finale de la danse dévoile donc l’identité de Salomé et son rôle dans l’affaire. Aubrey Beardsley (Angleterre 1872-1898), gravure tirée d’une série illustrant l’édition anglaise de la pièce d’Oscar Wilde (1894).
 

Salomé de Gustave MoreauIII – SALOMÉ DANS LA LITTÉRATURE. Né (mais non nommé), dans le Nouveau Testament, – trois passages des Evangiles sont consacrés à la décollation de Jean le Baptiste – le personnage de Salomé a inspiré depuis nombre d’écrivains, surtout en France et en Allemagne. Au Moyen Âge, Salomé/Hérodiade paraît dans de nombreuses légendes, dans les mystères et les passions, premières formes connues de théâtre. Mais la plus grande partie des
œuvres inspirées par Salomé ont été écrites vers la fin du XIXe siècle avec un succès considérable. Donnant naissance à un véritable mythe. elle devient l’un des personnages privilégiés de la décadence fin de siècle, tour à tour femme fatale, hystérique ou vierge éprise d’impossible. Outre Flaubert, elle a été objet de tous les fantasmes chez des auteurs comme Oscar Wilde (Salomé, pièce de théâtre, 1893), Mallarmé (Hérodiade, poème, 1864-66), Théodore de Banville (poèmes la Danseuse in Rimes dorées, 1870 ; Les Princesses, Hérodiade, 1874 ; les Baisers de pierres, les Caryatides 1843), Jean Lorrain (Sonnet Salomé, Modernités, 1885), Arsène Houssaye (Salomé, Les Onze mille Vierges,1885), Guillaume Apollinaire (Salomé, Alcools,1906), Jules Laforgue (Salomé, nouvelle, 1886), Huysmans (À rebours, roman,1884). Chez Flaubert, la description de la danse de Salomé occupe à peu près trois pages, dans À rebours, elle est particulièrement lubrique et dans la pièce de Wilde elle devient la célèbre « danse de sept voiles », « pieds nus dans le sang ». Elle apparaît aussi dans La Vie de Jésus d’Ernest Renan (1863) : « Salomé exécuta une de ces danses de caractère qu’on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une personne distinguée ». En Allemagne, Heinrich Heine publie, en 1841, un poème intitulé Atta Troll : Rêve d’une nuit d’été, qui sera traduit en français en 1847Gustave Moreau (1826-1898), Salomé dansant devant Hérode.
IV – SALOMÉ DANS L’ART 

LIPPI la danse de Salomé XVe

LE RÉCIT biblique est présent dans l’iconographie chrétienne médiévale (tympan de la cathédrale de Rouen). On trouve également des vitraux et des manuscrits enluminés. Saint Jean-Baptiste est extrêmement populaire à l’époque et dans ces représentations, il est toujours associé au personnage de Salomé. Plus tard, Filippo Lippi (Italie 1406-1469) réalise entre 1452 et 1465, les fresques de la chapelle principale de la cathédrale du Prato à Florence, racontant l’histoire de saint Jean-Baptiste et de saint Etienne. « Dans celle de la danse de Salomé et de la décapitation de saint Jean-Baptiste (image ci-contre), dans une magnifique perspective centralisée, avec une architecture de pavements admirablement bien construite, Salomé est présente trois fois. Elle danse, elle prend la tête de saint Jean-Baptiste et elle la porte à Hérode sur la droite, Hérode qui s’est déplacé entre-temps. Donc, ce n’est pas parce qu’on unifiait le lieu de l’historia qu’on avait en même temps tiré la conclusion de l’unité de lieu, unité de temps, unité d’action. Il peut y avoir unités de lieu et d’action avec trois temps différents, parce que ces artistes savaient parfaitement bien qu’un tableau ou une fresque se regarde dans le temps. » Daniel Arasse, Histoires de peintures. Filippo Lippi (Italie 1406-1469), Danse de Salomé, Florence entre 1452 et 1465.

Franz Von Stuck Salomé 1906Robert Fowler (1853-1926): Salomé dansantGOZZOLI Benozzo danse de Salomé 1461 copie

PETIT ÉCHANTILLON de Salomé dansant. De gauche à droite et de bas en haut : Franz von Stuck (1906), Benozzo Gozzoli (1461), Robert Fowler, Et ceci n’est rien, on n’imagine pas le nombre de peintres, sculpteurs ou affichistes qui ont représenté Salomé et sa danse. Pour ma part, j’ai trouvé des images de Bartolo Di Fredi, Donatello, Platzer, Léon Bakst, Gaston Bussière, Edouard Cazaux, Rochegrosse, Gottlieb, Henry Chapron, William Wontner, John Collier, Salvatore Postiglione, Domrachove, Edouard Drouot, Aleksandra Ekster, Kirchner, Alphonse Mucha, Reznicek, Manuel Orazi, Picabia, Henri Saada, Caroline Smith, Tu Zhiwei et je parierais qu’il en manque…
 © Dominique Pillette-Aventures du regard 2015

SITES A CONSULTER
http://flaubert.univ-rouen.fr/

http://flaubert.revues.org/2307

♦ A suivre : Flaubert et la danse (2) Salammbô, (3) les bals publics et privés au XIXe.

A propos dominiquepillette

journaliste, auteur danse, littérature, art
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