La ballerine mystérieuse de Stendhal

Feder ou le mari d'argentTandis que j’erre entre les allées d’une librairie, mon regard est attiré par la couverture d’un folio Gallimard, on y voit le pied d’une danseuse sur pointe dans un chausson de satin qui se découpe sur fond violet. Le nom de l’auteur : Stendhal. Je lis sur la quatrième de couverture que le héros va devenir l’amant d’une célèbre danseuse de l’Opéra. Pour deux euros, me voilà donc en possession de Féder ou le Mari d’argent. Il s’agit en fait d’une nouvelle extraite d’un recueil de 1837 intitulé le Rose et le Vert, bien moins connu que le Rouge et le Noir, mais jouant également sur l’opposition de deux couleurs.
Le Féder en question est un joli garçon très tôt marié à une comédienne qui le laisse veuf avec un enfant. Comble de malheur, son propre père, négociant allemand installé à Marseille, est soudainement ruiné. Alors, Féder monte à Paris où il gagne chichement sa vie en exécutant des portraits « d’une ressemblance hideuse » quoique tout à fait du goût de ses modèles.
L’un d’eux lui procure même des billets d’entrée à l’Opéra dont le jeune homme ne tarde pas à fréquenter les coulisses¹. C’est là qu’il rencontre la belle Rosalinde qui danse « dans le ballet à la mode ». Elle est riche et devient folle de lui à tel point qu’elle veut l’épouser et le lancer dans le monde comme peintre à succès. Mais pour ce faire, elle va lui imposer quelques règles de conduite. Le jeune homme regimbe un peu.
« Tu feras comme moi au commencement de ma carrière, lui dit Rosalinde. Alors le public était bête et il fallait avoir les pieds en dehors, et à chaque pas, j’étais obligée de faire attention à mes pieds. Dix minutes de promenade à l’étourdie me mettaient en dedans pour une semaine. […] »
On le voit, sous la plume de Stendhal, Rosalinde ne manque pas d’esprit. Et elle abreuve son amant de conseils avisés pour réussir dans la capitale, lui reproche sa timidité, le pousse à fréquenter les bals de la Chaumière où bien vite il se dévergonde. Et ne tarde pas à rencontrer une certaine Valentine, la jeune épouse d’un riche provincial dont il tombe éperdument amoureux. Alors, exit la ballerine et l’on tombe dans les méandres d’un récit d’amours impossibles à la Jane Austen.
Vers la fin, on comprend que Rosalinde doit sa fortune à quelques riches protecteurs et qu’elle continue à en faire largement profiter ce traître de Féder. Mais cette générosité ne l’empêche pas de se montrer très jalouse, de faire des scènes, ce qui donne au jeune homme « l’envie de quitter Paris à tout jamais ». Puis la ballerine sombre dans la morosité, la rancœur, envisage de quitter le théâtre et se met à fréquenter les prêtres auxquels « elle donne beaucoup d’argent pour les besoins de l’église. » « Toujours cette aimable danseuse avait été dévote. Tout le monde n’était-il pas bien loin de croire à l’existence de cette qualité chez une danseuse ? » Voilà une phrase bien étrange, mais

Marie Taglioni dans la Sylphide

Marie Taglioni dans la Sylphide

Théophile Gautier, qui admirait Marie Taglioni, ne l’a-t-il pas qualifiée de « ballerine chrétienne » alors que Fanny Elssler était pour lui la « ballerine
païenne » ?
Toujours est-il que Stendhal fait un bien triste sort à la belle Rosalinde. Et moi, j’aurais aimé en savoir davantage. A l’époque où Stendhal a écrit son récit (1836), la salle d’opéra de Paris se trouvait rue Le Peletier (1821-73) près de l’Hôtel Drouot dans le IXe arrondissement. Louis Véron en fut le directeur de 1831 à 1835 et il avait ouvert le foyer aux abonnés. Le grand ballet romantique la Sylphide fut créé en 1832 par Marie Taglioni (1804-1884) qui dansait sur pointes et en tutu. Taglioni était une véritable star. Sa rivale, l’Autrichienne Fanny Elssler avait fait ses débuts à Paris en 1834 et triomphé dans la Fille mal gardée, ballet de 1789, et le Diable boiteux de Coralli (1836). L’une des deux a-t-elle servi de modèle à Stendhal ? Si quelqu’un a la réponse…

© Dominique Pillette-Aventures du regard 2015
1 L’Opéra, lieu de rencontre du Tout-Paris est alors aussi par excellence le lieu où les « jeunes lions », c’est-à-dire les jeunes gens du monde, viennent fréquenter les jeunes femmes artistes actrices, cantatrices ou danseuses. In Virginie Valentin : Tu seras étoile, ma fille.

A propos dominiquepillette

journaliste, auteur danse, littérature, art
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