QUAND LES BRUEGHEL FAISAIENT DANSER LA NOCE

HEUREUSE IDÉE par les temps qui courent, jusqu’au 17 janvier le Palais des Beaux-Arts de Lille célèbre la joie de vivre à travers la peinture. Hédonisme, gaieté, sensualité, plaisirs du corps ou de l’esprit en 120 œuvres exposées. Il va sans dire que la danse est présente, notamment avec Jan Brueghel l’Ancien. C’est l’occasion de se pencher sur une dynastie de peintres légendaires du XVIe siècle et sur une scène de genre à part entière : les danses de noces en plein air.

Copie d'après Brueghel l'Ancien Danse de noces détailÀ LA TÊTE de cette fascinante famille d’artistes, Pieter Bruegel l’Ancien, (1520/25-1569), peintre de scènes religieuses, scènes de genre, graveur et dessinateur. À sa mort, ses deux fils vont prendre la relève. L’aîné, Pieter Brueghel II (dit le Jeune, 1564-1637/8), et le cadet Jan Brueghel (dit l’Ancien, dit de Velours, 1568-1625), l’Ancien parce qu’il aura lui-même un fils, Jan Brueghel (dit le Jeune, 1601-1678). Notons que ce grand nom s’écrit sans h quand il s’agit du patriarche, les fils ayant opté pour l’orthographe avec h, et arrêtons-nous là pour la généalogie qui s’étend sur six générations !

NÉS À BRUXELLES, les frères Brueghel ont vécu principalement à Anvers. En tant qu’aîné, Pieter le Jeune a sans doute hérité de l’atelier de son père et a donc pu copier nombre de ses œuvres qu’il a contribué à faire connaître. À l’époque, la copie faisait partie de l’apprentissage et était vivement recommandée.
Le fils aîné a donc eu un rôle de vulgarisateur de l’œuvre du père. Mais c’est également un chroniqueur de son époque, qui a peint la vie des gens de façon tout à fait réaliste, sans vision idyllique. Si son atelier a produit les thèmes bruegeliens traditionnels – paysages, natures mortes, scènes historiques, mythologiques et allégoriques, scènes paysannes, kermesses, mariages, auberges et banquets – Pieter le Jeune a atteint le sommet de son art en tant que peintre autonome avec La Kermesse de Saint-Georges, la Danse autour de l’arbre de mai, et la Fête villageoise avec théâtre. Sa première danse de noces en plein air date de 1607, d’autres apparaissent en 1610, 20, 21 et 24. Il a laissé des centaines de tableaux de ce genre. Autant de représentations de la gaieté et de la désinvolture flamandes.

JAN, LE PLUS TALENTUEUX  est reconnu comme un grand paysagiste et peintre floral. Il a voyagé en Italie où il a été nommé peintre de cour et a développé une voie toute personnelle, plus novatrice. Même s’il s’inspire lui aussi du père, il est dans une recherche d’indépendance et fait preuve de plus de distanciation quand il représente la vie au village. Ses scènes de danse sont plus policées. Les participants ressemblent davantage à de riches campagnards et à des bourgeois en habits de fête qu’à de vrais paysans tels que Peter l’Ancien et Pieter le Jeune les représentaient. Il est tout de même difficile pour un profane de s’y retrouver. Si les danses de noces, appelées parfois danses de la mariée, sont considérées comme le travail le plus typique et caractéristique de la dynastie Brueghel, les attribuer précisément à l’un ou à l’autre demande un coup d’œil averti. Les frères copiaient de toute façon les tableaux du père et leurs compositions étaient quasi similaires, parfois légèrement modifiées, voire enrichies. En outre, leurs ateliers respectifs produisaient de nombreuses copies de leurs copies. Il faut donc scruter les signatures qui, elles, sont reconnaissables. Très prisées, ces œuvres seront diffusées à travers l’Europe par les marchands nordiques.

Analyse : trois œuvres pour un thème

Copie d'après Brueghel l'ancien danse de noces en.plein air. v 1566

Copie (auteur inconnu) d’après Pieter Bruegel l’Ancien, la Danse de noces en plein air (datée 1566) Anvers, Musée des Beaux-Arts.

BIEN PLUS qu’une cérémonie familiale, cette noce paysanne en plein air est une célébration de la communauté villageoise. Plus de 120 participants y assistent. Entre quatre arbres qui en délimitent l’espace, une danse de couples vigoureuse et bigarrée a lieu, animée par deux joueurs de cornemuse à droite. Se tenant par la main, les danseurs se déplacent de l’arrière-plan vers l’avant-plan en une sorte de chaîne ouverte qui se délite à l’arrivée. De chaque côté, de petits groupes d’hommes et de femmes bavardent, boivent ou flirtent. Au milieu de la composition, robe sombre, cheveux roux défaits, la mariée passe inaperçue parmi les danseurs. Malgré l’aspect désordonné des figures et l’impression de foule, le tableau est très organisé. Les lignes de fuite en triangle – ou en pyramide – se rejoignent au fond de la clairière, nettement délimitée par une ligne horizontale. Le copiste a utilisé des couleurs chaudes, vives et éclatantes, ses personnages sont très expressifs.

BRUEGHEL JEUNE Danse de noces en plein air 1623

Pieter Brueghel le Jeune, « Danse de noces en plein air », 1623, bois 40,6 x 56,7 cm, Londres, Richard Green Gallery.

CI-DESSUS, même chose : une noce de village entourée d’arbres, mais en moins dense, et plus lisible. Au fond vers la droite, la plantureuse mariée (enceinte ?) coiffée d’une couronne, ne danse pas. Assise à une table, elle surveille l’assiette contenant un tas de pièces de monnaie, offrande des invités. À l’avant-plan, quatre couples de paysans guinchent avec une ardeur endiablée et de façon assez libre. Les joueurs de cornemuse se trouvent également à droite, devant un arbre. Il faut savoir que la cornemuse était considérée à l’époque comme un instrument aux pouvoirs érotiques, la danse ici célèbre la vitalité et la fécondité. Certains spécialistes s’accordent pour dire que ces danses constituent le prolongement médiéval d’anciennes traditions préhistoriques de fertilité. Pieter Brueghel le Jeune n’a pas manqué de représenter, à gauche, des couples enlacés qui s’embrassent, sans compter le danseur de droite qui présente une boursouflure provocante de la braguette, ce qui n’était pas rares dans ce genre de scènes.

3 Jan BRUEGHEL l'Ancien,la danse de noces en plein air Bordeaux

Jan Brueghel l’Ancien, « La danse de noces en plein air », Musée des Beaux-Arts, Bordeaux.

 COMPOSITION identique ci-dessus, mais cette fois-ci, certains éléments sont inversés, comme en miroir. Par exemple, les musiciens sont à gauche, la cabane et la grange sont interverties. Le cadre est resserré, les mines des invités ne sont pas particulièrement réjouies, les embrassades un peu crispées et la danse paraît laborieuse. On note que chez les fils, le nombre des figures est nettement inférieur comparé aux compositions du père.

© Dominique Pillette – Aventures du regard 2015

Pieter Bruegel l'Ancien

Pieter Bruegel l’Ancien

Pieter Brueghel Jeune par Van Dyck

Pieter Brueghel Jeune par Van Dyck

Jan Brueghel l'Ancien par Van Dyck

Jan Brueghel l’Ancien par Van Dyck

A propos dominiquepillette

journaliste, auteur danse, littérature, art
Cet article, publié dans La danse dans l'art, Un tableau, une danse, une histoire, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s