FLAUBERT ET LA DANSE (3) : les bals au XIXe

Dans Madame Bovary et surtout dans L’Education sentimentale, Flaubert a produit des pages très inspirées sur les bals, publics et privés, de son époque. Précisons que le XIXe siècle a connu une véritable folie pour ce genre de divertissement – 496 bals publics dans Paris et sa banlieue en 1834, où l’on dansait la contredanse, le quadrille, le galop, la valse, la polka, la mazurka et le chahut-cancan¹.

VERNIER Charles Valse au Bal Mabille Avenue Montaigne

Charles Vernier (1813-1892), Valse au Bal Mabille, avenue Montaigne, lithographie.

1 – UN BAL PUBLIC (L’Éducation sentimentale, 1re partie, chap. V.)

Nous sommes en 1848 à Paris, à la fin de la Monarchie de Juillet et du règne de Louis-Philippe. Le jeune Frédéric Moreau, miné par un amour impossible, est entraîné à l’Alhambra par un compère, Deslauriers, qui décide de lui changer les idées.

« L’Alhambra, précise Flaubert, était un bal public ouvert récemment au haut des Champs-Elysées, et qui se ruina, dès la seconde saison, par un luxe prématuré dans ce genre d’établissements). […] On s’y amuse à ce qu’il paraît. Allons-y ! »

« Deux galeries moresques s’étendaient à droite et à gauche, parallèlement. Le mur d’une maison, en face, occupait tout le fond, et le quatrième côté (celui du restaurant) figurait un cloître gothique à vitraux de couleurs. Une sorte de toiture chinoise abritait l’estrade où jouaient les musiciens ; le sol autour était couvert d’asphalte et des lanternes vénitiennes accrochées à des poteaux formaient, de loin, sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un piédestal, çà et là, supportait une cuvette de pierre, d’où s’élevait un mince filet d’eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre, Hébés ou cupidons tout gluants de peinture à l’huile […].
Des étudiants promenaient leurs maîtresses; des commis en nouveautés se pavanaient, une canne entre les doigts; des collégiens fumaient des régalias; de vieux célibataires caressaient avec un peigne leur barbe teinte ; il y avait des Anglais, des Russes, des gens de l’Amérique du Sud ; trois Orientaux en tarbouch. Des lorettes, des grisettes et des filles étaient venues là, espérant trouver un protecteur, un amoureux, une pièce d’or ou simplement pour le plaisir de la danse ; et leurs robes à tunique vert d’eau, bleue, cerise, ou violette, passaient, s’agitaient entre les ébéniers et les lilas. […]
Les musiciens, juchés sur l’estrade, dans des postures de singe, raclaient et soufflaient impétueusement. Le chef d’orchestre, debout, battait la mesure d’une façon automatique. On était tassé, on s’amusait ; les brides des chapeaux effleuraient des cravates, les bottes s’enfonçaient sous les jupons ; tout cela sautait en cadence ; Deslauriers pressait contre lui la petite femme, et, gagné par le délire du cancan, se démenait au milieu des quadrilles comme une grande marionnette. »

Bal Mabille en 1867 par A. Provost

Le Bal Mabille en 1867 par A. Provost.

JE N’AI PAS TROUVÉ trace de l’Alhambra en question, mais il existait un établissement contemporain, le Bal Mabille, installé dans le même quartier, sur l’actuelle avenue Montaigne, « à l’époque presque champêtre. Ses décorations superbes et ses palmiers artificiels en faisaient un des bals les plus fleuris de Paris. Il serait situé aujourd’hui entre les n° 49 et 53. » D’après le témoignage d’un manuscrit inédit : « C’est à qui se fera le plus remarquer dans ces bals, et à qui dansera de la manière la plus excentrique qui frise le ridicule. Ce qui nous a frappés est la manière brusque dont la plupart des cavaliers quittent leurs danseuses, la  polka ou la contredanse finie, on fait un dos à dos complet sans se reparler, et chacun va son chemin. Des sergents de ville se trouvent constamment à ces bals, pour empêcher tout ce qui sortirait hors de ces lignes. Il y a encore des reines à Mabille, mais on ignore leurs noms. »

1 Bals masqués et bals travestis (publics ou privés), étaient particulièrement nombreux durant la période du carnaval, qui durait à Paris du 11 novembre jusqu’au Mardi Gras, avec une reprise à la Mi-Carême. D’après les relevés de la police en 1836, « il y a eu dans Paris, en une seule nuit de carnaval, 875 bals donnés dans des maisons particulières, et 182 bals publics. Selon le calcul le plus modéré, c’est-à-dire en supposant une moyenne de cent personnes par bal particulier, et de trois cents par bal public, on trouve que 87 500 individus de la bourgeoisie, et 54 600 individus de toutes classes, ont veillé cette nuit et trempé dans l’orgie. Ajoutez à ce nombre tous ceux qui ont pris part aux réunions du même genre dans les « mille » guinguettes des barrières, et que la police n’a pas comptées, et vous reconnaîtrez que la moitié de la population adulte de Paris était sur pied et à la danse, avec ou sans déguisement. »

2 – UN BAL PRIVÉ (L’Education sentimentale, 2e partie, chapitre I.)

Frédéric, toujours, doit assister à un bal dans le quartier du Palais-Royal, chez Mme Rose-Annette Bron, dite Rosanette, une cocotte qui deviendra plus tard sa maîtresse. Les bals privés, masqués ou costumés étaient donnés dans les hôtels particuliers  de l’aristocratie  ou de la bourgeoisie.

BAL MASQUÉ XIXe

Un bal masqué au XIXe siècle.

« […] Ils allèrent ensuite chez un costumier ; c’était d’un bal qu’il s’agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque rouge ; Frédéric un domino ; et ils descendirent rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage, par des lanternes de couleur. […]
Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place. Ils étaient une soixantaine environ, les femmes, pour la plupart en villageoises ou en marquises et les hommes, presque tous d’âge mûr, en costumes de roulier, de débardeur ou de matelot. […] Mais la reine, l’étoile, c’était Mlle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. […]
Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l’aborda. Elle haletait un peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.
– Et vous, Monsieur, dit-elle, vous ne dansez pas ?
Frédéric s’excusa, il ne savait pas danser.
[…] Un postillon de Lonjumeau la saisit par la taille, une valse commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des banquettes, se levèrent à la file, prestement; et leurs jupes, leurs écharpes, leurs coiffures se mirent à tourner. Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur front ; – et ce mouvement giratoire, de plus en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa pensée une sorte d’ivresse, y faisait surgir d’autres images, tandis que toutes passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise, qui s’abandonnait d’une façon langoureuse, lui inspirait l’envie de la tenir contre son cœur, en filant tous les deux dans un traîneau sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille, au bord d’un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées. Puis, tout à coup, la Bacchante penchant en arrière sa tête brune, le faisait rêver à des caresses dévoratrices, dans les bois de lauriers-roses, par un temps d’orage, au bruit confus des tambourins. La Poissarde, que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des rires; […] Mais la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet, semblait recéler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de son visage, tous les raffinements de l’amour moderne, […] Rosanette tournait, le poing sur la hanche ; sa perruque à marteau, sautillant sur son collet, envoyait de la poudre d’iris autour d’elle ; et, à chaque tour, du bout de ses éperons d’or, elle manquait d’attraper Frédéric. »

3 – CE QU’ON DANSAIT ENTRE 1820 et 1900

LA VALSE, d’origine lointaine, connaît un vrai triomphe à Vienne vers 1820 et partout ailleurs dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle se singularise par son couple fermé, un tête-à-tête tourbillonnant sur une musique entraînante à trois temps. Dans les bals chics, les couples devaient suivre les bords de la salle de bal dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, laissant le centre vide.

LINDER Philippe Jacques (1835-1914) Waltz at the Bal Mabille

Philippe Jacques Linder (1835-1914) Valse au Bal Mabille.

CE N’EST PAS le cas sur ce tableau de  Philippe Jacques Linder où l’espace est restreint et se distribue de façon compliquée.
Contredanse et quadrille sont aussi des danses de couples, mais côte à côte. Pour la contredanse, le nombre de couples en ligne est variable (6, 10, voire 20). Quatre couples en carré pour le quadrille, le nombre des carrés varie, chaque couple ne danse que dans son carré. Dans les deux, les figures sont fixes et au nombre de 4 : le pantalon ou chaîne anglaise, l’été ou avant-deux, la poule, la pastourelle – et un final. Tout ça sur des airs différents.
Le galop  rapide sur un rythme endiablé (on connaît les célèbres galops d’Offenbach comporte des pas simples : le couple ouvert vers l’avant lance en avant un pied que l’autre vient immédiatement chasser en avant et on recommence. Ce pas fait sauter le couple à chaque chassé et donne l’impression d’un galop.
Le chahut-cancan trouve son origine dans la cachucha andalouse, dansée avec un grand succès en 1836 par Fanny Elssler sur la scène de l’Opéra de Paris. Taille cambrée, balancement des hanches, la cachucha est vite récupérée par les milieux libérés et pratiquée dans les bals populaires sous le nom de chahut-cancan, par des jeunes gens qui improvisent toute sorte de mouvements dégingandés, entrechats furibonds, culbutes, acrobaties, grands écarts… Cette « cachucha dégénérée », bientôt baptisée cancan, sera interdite pour atteinte aux bonnes mœurs.
La polka apparaît en 1844, introduite à Paris par un professeur de danse polonais, Cellarius. Cette danse nouvelle connaît un succès fulgurant dans toutes les couches de la société grâce à sa musique rythmée, forte et entraînante. Le pas est dynamique et simple, glissé et chassé sur trois temps et sur le quatrième pas, un petit saut ou un lever de genou puis la même chose de l’autre côté. Et quelques petites variations facultatives, polka glissée, sautée ou piquée.
La mazurka est un classique des danses de société. Venue de Pologne, elle se distingue par son tempo. Sur trois temps nettement marqués, elle est marchée-sautée en ligne droite ou tournante scandée par moments de coups marqués par les deux pieds.
Citons encore la scottish au rythme binaire, apparue en 1849 et dont le pas est assez proche de la polka. Et le cotillon, moment privilégié des fins de bals privés, où un meneur lance les couples dans des figures de son invention.

Source : Henri Joannis-Deberne : Danser en société, Bonneton éditeur.

4 – DES ARTISTES TÉMOINS DE LEUR TEMPS

GUYS Constantin Au Bal Mabille

Constantin Guys : Au Bal Mabille.

EN PENSANT aux artistes quasi contemporains de Flaubert qui ont peint des scènes de bal, des salles de danse, des cabarets dansants, les noms et les œuvres de Renoir, Van Gogh ou Toulouse-Lautrec viennent immédiatement à l’esprit, éventuellement James Tissot et son splendide Evening (Le Bal). On connaît assez bien Jean Béraud et Constantin Guys (à gauche, Au Bal Mabille, aquarelle sur papier), moins Victor Gilbert – comme Béraud peintre de genre de la Belle Epoque, – on a peut-être vu les caricatures de Charles Vernier pour Le Charivari, journal satirique, ou les lithographies de Philippe Jacques Linder. Avec Gaston de La Touche ou Joseph-Marius Avy, on peut les retrouver  aux cimaises d’une exposition sur Paris 1900 ou sur la Gaieté parisienne, dont ils furent les témoins inspirés. Tous  figurent dans les collections de grands musées, Orsay, Carnavalet, Louvre, Petit-Palais et autres.

5 – DES BALS ET DES TOILES

TISSOT James (1836-1902) Evening (Le bal) c.1885

James Tissot (1836-1902), Evening (Le Bal), huile sur toile vers 1885, Musée d’Orsay.

GABRIEL VIictor (1847-1933) : Soirée élégante

Victor Gabriel Gilbert (1847-1933) : Le Bal, huile sur toile.

AVY Joseph-Marius Bal blanc 1903

Joseph-Marius Avy : Bal blanc, bal de jeunes filles de la haute société, huile sur toile 1903, Petit Palais.

Alfred Stevens (1823-1906) Prête pour le bal (11)

Alfred Stevens (1823-1906) Prête pour le bal.

 © Dominique Pillette – Aventures du regard 2016

A propos dominiquepillette

journaliste, auteur danse, littérature, art
Cet article, publié dans La danse dans l'art, Livres, beaux textes, Un tableau, une danse, une histoire, Vu et lu, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s